mardi 10 mars 2015

Juan Gris (1887-1927) - Verre de bière et cartes à jouer


Juan Gris (1887-1927)
Verre de bière et cartes à jouer, 1913
Columbus Art Museum

Que voit on ? Une nature morte très cubiste, très construite  où chaque element est clairement lisible dans une manière de composer qui inspirèrent beaucoup Braque et Picasso mais que Juan Gris délaissa très vite.  Entre 1900 et 1912 Juan Gris a beaucoup peint (au moins deux fois) le sujet  du verre de bière et des cartes a jouer. La rigueur de la construction et l'attachement à la forme se traduisent par la prégnance de la ligne. L'usage de couleurs soutenues distingue plus encore l'artiste des tons volontairement éteints de Braque et Picasso, qui s'étaient concentrés sur une nouvelle traduction de l'espace. Avec cette oeuvre, les Granville purent acquérir une oeuvre appartenant encore au cubisme "analytique". Les variations sur les godrons du verre sont un bel exemple de la fragmentation de la perception visuelle que les artistes cubistes adoptèrent pour rompre avec l'illusion - devenue historiquement et esthétiquement intenable - du point de vue de la fixité du regard adopté par la peinture occidentale depuis la Renaissance. L'animation - paradoxale pour une nature morte, mais signifiante dans un monde urbain où la machine et la vitesse ont fait irruption - est entretenue, à l'instar de Braque et Picasso, dans le jeu antagoniste des formes simples, ici entre les segments du verre et le disque qui synthétise la mousse de la bière. On remarque ici l'usage du blanc, pur, éclatant, sans rival dans son dénuement monacal.  

Rappel Biographique : Le peintre espagnol Juan Gris vécut et travailla en France à partir de 1906, où il fut proche du mouvement cubiste mais occupa une place très à part dans la peinture de son temps, sans doute toujours dans l'ombre de Picasso qui l'aurait volontiers  " éliminé de la carte "  selon les dires de Gertrude Stein. Salvador Dali disait de lui : « Juan Gris est le plus grand des peintres cubistes, plus important que Picasso  parce que plus vrai.  Picasso était constamment tourmenté par le désir de comprendre la manière de Gris dont les tableaux étaient techniquement toujours aboutis, d'une homogénéité parfaite, alors qu'il ne parvenait jamais à remplir ses surfaces de façon satisfaisante, couvrant avec difficulté la toile d'une matière aigre. Il interrogeait sans cesse : « Qu'est-ce que tu mets là ? — De la térébenthine. » Il essayait le mélange, échouait, abandonnait aussitôt, passant à autre chose, divin impatient. »
Aujourd'hui Juan Gris apparait comme un génie injustement resté dans l'ombre. Il a peint quasiment autant de natures mortes que de paysages ou de portraits.

Jusqu’en 1920, sa peinture est encore marquée par l’Espagne, celle des natures mortes de l’école de Séville des 16e-17e siècles – d’un Sanchez Cotan, d’un Valdes Léal ou d’un Zurbaran, par exemple – Gris aime profondément ces peintures des « blancs chartreux qui, dans l’ombre, glissent silencieux sur les dalles des morts ». Des blancs contrastant avec les noirs, il va donc tirer le parti le plus fort. Les œuvres des années de guerre 1916-1917 se distinguent par une sobriété, une austérité toutes particulières des couleurs sombres autant que des motifs : « C’est bien là cette ardeur castillane qui s’habille de noir, s’interdit tout éclat, et qui paraît de la froideur à un observateur superficiel », écrit Kahnweiler. Et Maurice Raynal de renchérir : « Toute l’Espagne est dans son œuvre : l’Espagne des tons livides, sulfureux et sombres du Greco, de Zurbaran, de Ribera, de Herrera. Rien ne servait davantage la notion du tableau-objet en soi que les choses les plus simples, les plus humbles et les plus maniables, auxquelles ils feront subir toutes les déformations possibles pour réaliser la plénitude de cet « objet ». 

2015 - A Still Life Collection 
Un blog de Francis Rousseau, #AStillLifeCollection, #NaturesMortes